La pêche sétoise : sortir des crises à répétition.

Les centaines d’emplois directement liés à la pêche à Sète ne seront pas détruits par la crise sanitaire. Cette activité essentielle pour l’économie et la vie sétoise est touchée, mais pas coulée. Elle a déjà surmonté, dans la douleur, de nombreuses épreuves ces dernières décennies. Nous pouvons et nous devons l’aider car elle fait vivre des familles, elle est un marqueur de notre identité et elle fournit des dizaines de milliers de personnes en produits de la mer sains et de qualité.

Au printemps 2020, la crise sanitaire a supprimé de nombreux débouchés et obligé les entreprises à s’arrêter.

L’épidémie de Coronavirus a stoppé un très grand nombre d’activités économiques. La pêche, comme l’agriculture, l’agro-alimentaire et le transport, ont été rapidement identifiés comme des secteurs stratégiques, pour éviter les pénuries alimentaires. Cependant, dans un premier temps, les entreprises se sont arrêtées ainsi que les ventes en criée. Si un nombre important de petits artisans pêcheurs travaillent seuls sur leur bateau, les chalutiers embarquent en général 4 marins, qui vivent sur un espace réduit, plus de 12h par jour. Les plans de préventions ont donc imposés des changements drastiques. 

Lexique

(vous le saviez déjà…ou pas.)

Halieutique : qui concerne la pêche

Senne tournante : technique de pêche qui consiste à repérer le poisson (souvent des thons ou des sardines) au sondeur ou à la vue ou bien à l’attirer à l’aide de lumière (pêche au lamparo) pour ensuite entourer le banc avec le filet (la senne) . Ce filet est ensuite refermé par dessous à l’aide d’une coulisse.

Arts trainants : Chaluts et dragues. Filets en forme de cône remorqués par un bateau.
Soit sur les fonds marins (soles, rougets, poissons à soupe…)
Le chalut peut aussi être pélagique. Entre 2 eaux, c’est une méthode de pêche plus sélective (Merlans, anchois, sardines).

Palangriers : Bateau qui pratique le/la palangre. C’est une longue ligne équipée de nombreux hameçons à intervalle régulier. Suivant l’appât et la zone de pêche, elle permet de permet de capturer congres, thons, loups, anguilles…
On pêche les pouffres de la même façon, en remplaçant les hameçons par des pots posés sur le fond.

C’est surtout par le biais des marchés que le secteur de la pêche s’est trouvé dans la tourmente. Toute la pêche, y compris les très petits navires, ciblant par exemple l’anguille dans l’étang de Thau, est dépendante des marchés internationaux. L’Espagne et l’Italie sont les principales destinations de la pêche sétoise, ce sont ces débouchés qui permettent aux pêcheurs et pêcheuses d’obtenir un prix (parfois) suffisant pour leurs produits. Or, ces pays ont été les plus touchés par l’épidémie : les transports ont été considérablement réduits et les modes de consommation modifiés, notamment en privilégiant les produits secs ou de longue conservation.

En Italie et en Espagne, mais en France également, l’un des principaux modes de consommation des produits de la mer est la restauration collective. Celle-ci s’est presque entièrement arrêtée à la mi-mars. Les produits de la pêche sétoise ne sont que peu concernés par la restauration scolaire ou par l’industrie, mais sont fortement dépendants des restaurants et du tourisme, à l’échelle régionale, mais aussi, justement, sur les littoraux de Catalogne ou de Ligurie.

A partir du mois d’avril, les bateaux ont repris progressivement, en cherchant à limiter les captures, pour ne pas faire s’effondrer les prix. Des dispositifs d’aide financière ont été mis en place en urgence, au niveau national sur des fonds européens et au niveau régional, sur la base du chiffre d’affaire annuel de l’entreprise, pour les bateaux qui se sont arrêtés (dispositifs d’arrêt temporaire). Avec l’avance des aides de la caisse intempérie, ces aides ont sans doute permis d’éviter la faillite de plusieurs entreprises.

Le secteur de la pêche est déjà largement fragilisé.

© CV

C’est une tempête de plus que traverse la pêche Méditerranéenne. Le nombre de navires et de marins a chuté de façon vertigineuse au cours des dernières décennies et plusieurs facteurs de déséquilibre demeurent, en particulier la question de l’accès au droits de pêche et l’état des écosystèmes marins du golfe du Lion.

Pour tenter de circonscrire les risques de surexploitation, le nombre et la puissance des navires sont contingentés et des licences sont mises en place par métiers (arts trainants, senne tournante, …) et/ou par espèce (thon, anguille, …) voire même par territoire (et souvent les trois en même temps). Si le système mis en place au niveau national ne permet pas officiellement la mise sur le marché de ces droits de pêche, on a assisté à leur concentration et au renchérissement des bateaux qui disposent d’antériorités (c’est-à-dire qu’ils ciblaient ces espèces ou utilisaient ces engins dans les années précédentes). La polyvalence des petits-métiers est  rendue plus compliquée alors même que c’est l’usage de techniques multiples et variées qui permet de s’adapter à la ressource. La transmission d’entreprise pour une primo-installation est devenue plus difficile.

L’encadrement strict de pratiquement toutes les pêcheries locales (thoniers, senneurs ou palangriers, pêcheurs d’anguilles des étangs, chalutiers…) s’inscrit dans une démarche de gestion des ressources marines. Les effets de ces politiques sur les espèces-cibles semblent positifs et permettent de conserver de l’espoir. Pour autant, il est essentiel de rappeler que seules quelques espèces font l’objet d’un véritable suivi scientifique en Méditerranée, représentant moins de la moitié des débarquements. Surtout, dès lors qu’on adopte une approche globale, basée sur les écosystèmes, les perspectives sont inquiétantes. Le changement global (réchauffement, acidification) et la pollution ont de lourdes conséquences. Ainsi, le poisson bleu, (anchois et sardine) qui a largement contribué à la richesse du port de Sète, n’est quasiment plus exploité : une transformation du plancton serait à l’origine d’un phénomène de rapetissement et d’amaigrissement. Les chalutiers qui exploitaient cette ressource se sont reportés sur d’autres espèces, augmentant la pression sur les 2 espèces actuellement surexploitées dans le golfe du Lion : le rouget et le merlan (merlu européen). Ce dernier est à l’origine de nouvelles restrictions pour les chalutiers sétois, qui voient leur nombre de sorties annuelles limité à 183 et certaines zones de pêche temporairement fermées. Certains pêcheurs ne sont pas sûrs de survivre avec ces changements.

Mais c’est aussi la capacité de restauration des populations de poissons qui pourraient être remise en cause par les multiples stress que connait la Méditerranée : déchets plastiques, artificialisation du littoral, surfréquentation touristique… L’exemple du rétablissement du thon rouge ne se reproduira sans doute pas systématiquement.

Une meilleure reconnaissance pour les pêcheurs et pêcheuses et une meilleure valorisation des produits.

Les pêcheurs et pêcheuses sont au premier rang pour constater ces dégradations. L’une des pistes pour dépasser ces crises, sans désertifier les ports, c’est de reconnaître leur rôle en tant qu’experts et gestionnaires du milieu marin. Cela peut éviter de réserver la mer aux seuls usages ludiques, qui ne permettent pas toujours de rendre visible notre dépendance à l’environnement marin. La pêche maritime et lagunaire détient une forme d’héritage, la connaissance et la pratique du milieu marin depuis plusieurs millénaires. Les marins-pêcheurs et pêcheuses d’aujourd’hui ont leur mot à dire sur l’aménagement du territoire, au même titre que les paysans et paysannes sont reconnus comme acteurs de la biodiversité, du paysage, d’un certain lien à la planète. Un grand nombre d’entre eux participent d’ores et déjà à des projets scientifiques et à l’élaboration de la connaissance. 

Les activités halieutiques ont donc des fonctions multiples. Elles sont parmi les meilleurs défenses face aux industries touristiques et immobilières, consommatrices d’espace et uniformisantes. Elles fournissent notamment des emplois durables et non-délocalisables, si l’on s’en tient à la pêche artisanale. Mais la fonction première de la pêche est de nourrir les femmes et les hommes. Cette nécessité ne doit pas être assouvie à n’importe quel prix, or la pêche languedocienne est une alternative possible à la malbouffe. Aucun produit chimique n’entre dans le processus de production et l’efficacité énergétique est souvent meilleure que dans l’élevage industriel. C’est donc une source de protéine saine. Mais c’est aussi et surtout un élément essentiel pour la diversité alimentaire et donc culturelle. On compte plus d’une centaine d’espèces différentes débarquées par les pêcheurs de Sète. Ces produits de la mer n’entrent pas dans l’industrie de la transformation (sauf la soupe de poisson, méthode intéressante de valorisation pour certaines espèces) mais s’écoulent dans la restauration et dans les poissonneries d’Espagne, de France et d’Italie. Le patrimoine lié à ces ressources naturelles doit être sauvegardé et valorisé. 

© CV

L’urgence est donc de mettre en valeur la petite pêche artisanale et non les chalutiers géants qui pêchaient dans le golfe de Gascogne au moment même où la flottille artisanale était à quai, à la fin mars. Ces navires industriels n’ont que faire de l’état des océans, ils pêchent dans le monde entier en fonction des marchés internationaux. Malheureusement, ils noyautent plus ou moins discrètement de nombreuses institutions en France et en Europe, rendant plus difficile encore la représentation des petites entreprises de pêche. Les citoyens peuvent participer aux changements nécessaires dans ce domaine.

Pour une alimentation de qualité et respectueuse de l’environnement, nous avons aussi notre mot à dire !

Diversité de poissons. © Clément C.

Il est donc essentiel de rapprocher les citoyens et citoyennes non-pêcheurs et les citoyennes et citoyens pêcheurs. Si les professionnels doivent participer à la gestion de l’environnement marin, les consommateurs et consommatrices ont leur mot à dire sur les modes de développement. Nous devons faciliter l’émergence du dialogue, pour éviter les positions caricaturales des « pêcheurs anti-écolos » et des « écolos anti-pêcheurs ». Pour cela, il faut sortir d’une certaine culture du secret et de la paranoïa dans le milieu de la pêche. Celle-ci a été entretenue d’abord par la compétition entre bateaux puis par les attaques nombreuses qu’a connu la profession. Si de plus en plus d’informations sont transparentes (comme les quotas de thon rouge, qui sont publiés au Journal Officiel, jusque dans leur répartition par navire), les fantasmes demeurent et la population est bien souvent ignorante des méthodes de pêche, du rythme de travail ou encore des quantités et des espèces capturées.

Cette nouvelle relation entre les producteurs/trices et les consommateurs/trices, portées par les AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), la vente directe à quai ou encore des paniers solidaires a de multiples avantages. En améliorant le niveau de connaissance des citoyens et citoyennes, elle permet de mettre en valeur les bonnes pratiques. Pour la petite pêche, c’est aussi un moyen de faire connaître des produits d’ordinaire mal valorisés, et ainsi chercher à mettre en œuvre une meilleure répartition de la valeur, par un revenu décent pour la production. Dans l’activité de commercialisation, mais pas seulement, le rôle des femmes est prépondérant et doit être davantage reconnu. Diversifier la consommation des produits de la pêche revêt en plus une dimension écologique, en soulageant la pression sur les espèces les plus connues. 

Les turbulences dans lesquelles est plongée la pêche à Sète, comme dans beaucoup de ports, sont multiples. Elles touchent tant l’environnement marin, que les femmes et les hommes qui en vivent et, finalement, nous tous et toutes. La protection du milieu, par une vision intégrée, qui prenne en compte l’ensemble des perturbations doit s’accompagner d’une vigilance accrue à la situation des marins-pêcheurs et pêcheuses qui dépendent directement de ces écosystèmes. Le simple laisser-faire peut conduire à une plus grande concentration des richesses et à une plus grande pression sur les ressources naturelles renouvelables que sont les produits de la mer. Valoriser le monde de la pêche constitue un outil puissant pour un territoire plus juste et plus écologique.

La conchyliculture aussi est – encore ! – frappée de plein fouet.

L’autre activité identitaire de notre territoire est à bien des égards la jumelle de la pêche. Beaucoup de problématiques sont les mêmes et les modèles de solution aussi, mais la conchyliculture a ses spécificités.

Les épidémies, les conchyliculteurs et conchylicultrices connaissent bien : plusieurs fois déjà et pendant plusieurs mois, des contaminations virales ou bactériologiques de nos milieux lagunaires ont eu lieu. Chaque fois, cela signifie pour les entreprises l’arrêt brutal de l’activité, sans aide, puisque les entreprises conchylicoles n’ont jamais été soutenues pour ces motifs. La crise permettra donc peut-être à chacun de mieux comprendre, qu’en pareille circonstance, les dispositifs de soutien sont indispensables. Qui remettrait en cause les aides aux activités économiques dans ce contexte ? Personne !

Le deuxième aspect qui différencie les activités conchylicoles des entreprises de pêche, touche au processus de production. Là où les pêcheuses et pêcheurs ont pu limiter les apports, en réduisant l’effort de pêche (et en acceptant de réduire leur revenu), les coquillages, eux, ont continué de grandir. La conchyliculture est donc confrontée à des apports massifs d’huitres et de moules sur le marché. Cette désorganisation a engendré une baisse des prix, en particulier les grosses huîtres.

Comme pour la pêche, il faut encourager la production et la consommation locale et il faut protéger nos milieux, notamment des contaminations biologiques.

Les hommes et les femmes du littoral s’organisent pour tenir et parfois se réinventer.

Pêcheur au Barrou. © Clément C.

Cette crise a accéléré la prise de conscience et poussé plusieurs pêcheurs et leur famille à organiser de la vente directe. Au niveau national, l’Association Pleine Mer a recensé ces initiatives.

A Frontignan ou à Sète, quai de la Consigne ou bien au Barrou ou à la Pointe-courte, on peut trouver du poisson, mais attention ! les bateaux ne peuvent pas sortir tous les jours, la météo et la saison commandent et les horaires varient. On peut trouver via les pages Facebook les informations des modalités de vente directe : Poulp’or Pêche Traditionnelle (Frontignan), Bateau “Nathalie”-Vente de poisson (Quai de la Consigne) ou encore Mas Henri (Le Barrou). Enfin, à Sète, sur le site des Paniers solidaires, on peut commander des paniers de poissons toujours diversifiés et extra-frais.