Pédocriminalité. Témoignage : “Parler, oui, mais…”

©️SM

M présente une cinquantaine souriante et dynamique. Elle vit à Sète depuis quelques années et travaille dans la région. Elle accepte de raconter son histoire de manière anonyme. Une histoire dont elle a peu parlé durant sa vie, sinon avec quelques amies proches, avec des psychothérapeutes et qu’elle a évoqué dans des cercles militants. Toutefois elle ne souhaite pas, ne parvient pas, dit-elle, à exposer vraiment tout cela au grand jour, à libérer totalement cette parole même en suivant le grand élan du moment ; pourquoi ?

M : « Je n’y arrive pas. Je ne sais pas pourquoi. Pourtant j’accompagne, j’encourage, par mon action militante et personnelle, beaucoup de femmes à le faire. Parfois je me sens même un peu lâche de ne pas dire les choses à ma famille ou sur le #metoo inceste, à d’autres moments je tente de me persuader que c’est parce que cela n’a plus d’importance, que ça n’a pas eu tant d’impact sur moi, que ce n’était pas si grave. Et pourtant… j’ai vécu deux événements, [silence], … deux agressions. La première, je devais avoir une dizaine d’années. Après un divorce, ma mère nous élevait seule, ma jeune sœur et moi, et travaillait. Comme beaucoup de camarades de mon âge, dans mon quartier, j’avais les clés de la maison, j’allais chercher ma sœur et nous rentrions à la maison. Pour les soins réguliers chez le dentiste, qui était à côté de chez nous, je faisais de même ; une fois les rendez-vous fixés je m’y rendais. Ce fut le lieu des premières agressions : chez ce vieux dentiste en qui ma mère, comme les familles du voisinage, avait confiance. Il était seul dans la salle de soin. Lors d’un rendez-vous, il a commencé à me caresser le sexe à travers mes vêtements. J’étais mal à l’aise, mais ce n’était pas douloureux, juste un peu curieux. Il n’y avait aucuns motsd’échangés. Cela a continué régulièrement. Un jour il a tenté d’ôter mon pantalon, là j’ai dit non, il n’a pas insisté, peut-être parce qu’il y avait du monde dans la salle d’attente ? C’est difficile aujourd’hui de se projeter dans ce qui se passait dans mon esprit de petite fille. Je ne savais que faire, que dire, comment dire, pourtant ma mère nous protégeait et tentait de dialoguer avec nous, j’en ai eu la confirmation lors d’une autre agression. Ce dentiste soignait ma petite sœur, il était seul avec elle également ; subissait-elle le même sort ? Nous n’en avons jamais parlé. C’est ce qui me hante le plus, qu’il ait pu lui faire quelque chose à elle, moi, j’ai l’impression de m’en être bien sortie. 
Vers 12 ans, c’est lors d’une réunion familiale que les choses se sont passées ; un déjeuner, comme nous en faisions régulièrement, avec oncle, tante et un cousin de 6 ans mon ainé. Je ne sais comment, il m’a entraînée dans la petite salle de bain et nous a enfermé·es. Il m’a demandé de baisser mon pantalon, je l’ai fait. Je ne comprends toujours pas pourquoi aujourd’hui. Il a commencé à frotter son pénis contre moi, sur mes fesses, puis s’est arrêté. A-t-il réalisé ce qu’il faisait, ce qu’il risquait de faire ? A-t-il eu peur de la proximité de la famille qui était dans la pièce à côté ? Je ne peux le dire, mais ma mère nous a vu·es sortir de la salle de bain et m’a immédiatement prise à part pour me demander si mon cousin avait eu « des mauvais gestes », je crois que j’ai bien compris ce qu’elle voulait dire. J’ai répondu non. Je ne sais pourquoi là non plus. L’histoire s’est arrêtée là. 
Je pense que ma mère nous protégeait, qu’elle nous a appris à prendre soin de nous, de notre intégrité physique et mentale. J’en suis persuadée quand je vois les femmes que nous sommes devenues, ma sœur et moi… toutefois, quarante ans après, je peux encore parler (sans tout dire) de cela comme si c’était hier, mais je ne peux toujours pas l’aborder avec ma sœur. Une zone d’ombre, de honte, de lâcheté, de troubles…. je ne sais pas ? Je ne sais toujours pas, mais c’est un fait, c’est un silence qui résiste aux années, aux positions militantes, à la maturité, à la proximité avec ma sœur… combien sommes-nous à n’avoir pu ou ne pouvoir mettre de mots ? 

Numéro enfance en danger – 119

Numéro d’appel destiné à tout enfant ou adolescent.e victime de violences ou à toute personne préoccupée par une situation d’enfant en danger ou en risque de l’être.

Par téléphone
119 (appel gratuit et confidentiel)
24h/24 et 7 jours/7
Le 119 n’apparaît pas sur les relevés de téléphone.