Fred Hoyer, comme un radis

One plus one

L’Ancre vous propose de découvrir une série d’oeuvres inédites, des toiles partagées au sein de l’aventure One plus One, par Fred Hoyer et une trentaine d’artistes de Sète. Voici la contribution éblouissante de JeanLuc Parant, et, un peu plus loin sur le site, la toile cosmique de Laure Della-Flora, et les radis recto-verso de Nathalie Haggiag. L’exposition des oeuvres complètes se tient encore jusqu’au 18 juin à la Pop galerie, quai du Pavois d’or. Ci-dessous, vous pouvez lire ou relire notre rencontre hivernale avec Fred Hoyer.

L’Atelier de Fred Hoyer, près de la gare de Sète, est peuplé de tableaux de toutes tailles, ses propres toiles, certes, mais aussi celles de ses copines et copains peintres, quelques dessins, des livres et puis des photos, les amis morts. Tout un bazar d’artiste dans lequel le jour tombant de cette fin d’après midi ménage d’étranges zones d’ombres. Une petite enceinte joue les Suites de Bach pour violoncelle seul, accompagnées exceptionnellement, de temps en temps par le passage d’un train.

fred "Radis" Hoyer aime les petits livres
Fred “Radis” Hoyer

L’Ancre : A Sète, on te connait, et on te présente à ceux qui ne te connaissent pas encore, comme l’artiste qui peint des radis. Des radis et seulement des radis. Pour les artistes, les temps sont durs, pourtant tu es l’artisan, en ce moment même, la cheville ouvrière, d’un très beau projet, un projet marrant, collectif et généreux.

Fred Hoyer : Ce projet de faire des tableaux avec d’autres gens, était né au départ, avec Jean-luc Parrant, que je connais depuis plus de 40 ans, on avait commencé à travailler ensemble, il écrivait sur des tableaux à moi, on avait exposé ensemble, et puis je me suis dis pourquoi pas avec d’autres gens, histoire d’ouvrir le truc.

One plus one
Fred Hoyer Jean-Luc Parant. Credit:Maïlys Hoyer

Quelque chose à dire

L’idée c’était surtout là, pendant cette histoire de covid, de rencontrer les gens, de voir des gens, de pas être tout seul, d’embarquer des gens dans mon histoire. Petit à petit, comme ça…j’ai demandé, essentiellement à des copains et des copines. C’est un choix arbitraire, des gens avec qui j’ai quelque chose à dire, avec qui on partage des trucs. Et puis donc, aujourd’hui j’ai une trentaine de peintres qui ont accepté de participer au projet, c’est à dire, de peindre sur mes toiles. De peindre sur mes radis, vu que je ne peins que des radis. Et voilà, j’ai une trentaine de tableaux, 35 peut être.

L’Ancre: Et donc, concrètement, toi tu peins tes radis, comme tu l’as toujours fait, tu peins des toiles qui pourraient être considérées comme finies?

Fred Hoyer : Comme finies, oui. Et les gens, viennent ici et les choisissent , ou je leur en donne une comme ça, au hasard, enfin au hasard…ce que j’ai envie de leur donner. Et ils peignent dessus. Y’a 2 ou 3 exceptions, j’ai une toile de Jean Rouzeau qui est décédé il y a une dizaine d’années. C’était le beau père de Yves Faurie, c’est Yves qui m’a donné ce tableau. J’ai peint dessus. Un radis.
Et une autre exception, c’est le tableau de Delia. J’ai peint sur un tableau à elle, ancien, parce qu’elle ne peint plus trop. Sinon, les gens ont peint sur mes tableaux, avec plus ou moins d’emprise, y’a des gens qui tournent autour, y’a des gens qui effacent tout, les gens font ce qu’ils veulent, ça dénote assez le travail de chacun .

L’Ancre: La notion de partage?

Fred Hoyer : Oui, oui, enfin c’est comme ça. Mais ça fonctionne assez bien, quand même, les gens se sont bien prêtés au jeu, j’ai pas eu beaucoup de refus, j’en ai eu un notable, c’est celui de Combas, il n’a pas voulu, il n’avait pas le temps, parait-il (rires) mais sinon, tout le monde a accepté avec plaisir, sans trop savoir ce qu’on allait en faire.

Les petits papiers

L’Ancre: L’idée de départ?

Fred Hoyer : L’idée de départ… Ben au départ même, j’avais pas d’idée, j’ai fait ça un peu dans le vide, bon après, je voulais en faire un livre, parce que j’aime ça, j’aime le papier, j’aime les petits livres… et puis après, peut être une expo, bon, c’était un peu plus compliqué l’expo. En ce moment, c’est compliqué.

L’Ancre : Le projet a un nom? Un titre?

Fred Hoyer : Ça s’appelle ONE PLUS ONE. C’est un petit clin d’oeil. C’est un film de Godard qui date de 68 ou 69. Un film qui est assez peu connu. Il est connu par les musiciens parce que dans le film, il y a les Rolling Stones qui enregistrent Sympathy for the devil et Godard les filme en train de créer ce morceau. Moi je suis pas fan des Rolling Stones, mais bon, Godard, ça fait partie des gens qui m’ont marqué, que j’aime ou que j’ai aimés.

Invendable, c’est très bien

L’Ancre : Le One de one plus One, ça peut être Un ou Une. Il y a pas mal de femmes peintres avec qui tu as partagé la toile.

Fred Hoyer : Oui, et c’est sans fin, ça peut continuer longtemps comme ça, au fur et à mesure des rencontres. Voilà. Mais ça m’empêche pas de continuer à peindre, de continuer mon travail de peinture, à part. Moi je peins sans chercher à comprendre ce qui se passe, je ne vois pas l’idée de m’arrêter de peindre. Je peins pour ne rien dire. Mais c’est vrai que c’est pas facile, je me trouve un peu imbécile de continuer à peindre un peu dans le vide, comme ça.. (Il rit) Quand il y a une expo en vue, c’est motivant, là, bon, y’a pas d’expo, c’est un peu dans le vide. Mais, je continue.

L’Ancre : One plus One, ça n’est pas vraiment un projet marchand…

Fred Hoyer : Non non, et ça le sera jamais, d’abord parce que c’est pas mon truc, et puis, du fait qu’on est plusieurs, ça fait qu’on est quelque part indissociables, et donc il faudrait qu’un marchand achète la totalité des 35 tableaux, ce qui parait assez impossible, du coup, c’est invendable. Donc, c’est très bien, ça reste invendable. (rires) Invendable, c’est un bon titre, non?

Au fil des semaines à venir, vous pourrez découvrir sur le site de L’Ancre, quelques unes des toiles qui composent ONE PLUS ONE “cette histoire de compagnonnage”.

Cadeau pour la première de L’Ancre : En compagnie d’ un texte de Jean-Luc Parant, une oeuvre de Fred Hoyer et Jean-Luc Parant .

One plus One. Jean-Luc Parant
One plus one. Fred Hoyer Jean-Luc Parant. ©:Maïlys Hoyer

Mille feuille pour un radis

Jean-Luc Parant

Il y a des gens qui l’appellent “radis”. Comme si Frédéric Hoyer était devenu lui même une racine, à force de représenter ce légume dans sa peinture et d’entrer dans ses tableaux comme en lui-même.
Une racine qui s’est enfoncée quelque part, à un endroit bien profond, et qui n’en bouge plus. Frédéric Hoyer est une racine, et cette racine fait surgir du sol jusque dans l’espace autour de lui tout un feuillage, toute une frondaison luxuriante. Frédéric Hoyer, en faisant participer ses amis chers à ses tableaux, a fait se développer mille feuilles à partir de lui.
En tournant autour de son thème, et il s’est ainsi fixé dans ses tableaux de radis comme en un lieu rêvé, choisi et aimé, et il s’est ainsi créé une attache solide, terrestre et souterraine. Comme celle qui l’unit à tous ceux et à toutes celles qu’il rencontre chaque jour et dont il a besoin pour survivre. S’il ne rencontrait pas chaque jour tous ces gens qu’il aime, il ne lui manquerait pas la nourriture du ventre ni celle de la tête, mais il lui manquerait la nourriture du coeur, la racine du corps. Les ramifications des autres qu’il a fait naître à partir de lui, le nourrissent en retour. Frédéric Hoyer donne autant qu’il reçoit. Ce n’est plus seulement la racine qui nourrit son feuillage, mais le feuillage qui alimente sa racine. Comme si l’attachement de Frédéric Hoyer aux autres créait de si profondes racines entre eux et lui qu’il pouvait leur demander d’entrer à leur tour dans ses tableaux de radis.
Les radis de Frédéric Hoyer ont grandi dans ses toiles comme s’ils s’étaient rapprochés de nous. En gros plan, nous les regardons de plus près, nous nous penchons sur leurs détails, ils nous enveloppent de leur obscurité et il en deviennent presque intouchables. Les radis de Frédéric Hoyer appellent les mains de ses amis peintres et les invitent à plonger dans cette matière organique pour y déposer les germes de leurs propres obsessions.
Les radis de Frédéric Hoyer deviennent les éléments irréductibles d’un nouveau langage, la racine à partir de laquelle dérivent les différentes langues de tous ses amis peintres. Mille feuilles pour un radis, mille langues pour un langage, mille amitiés pour une vie. Frédéric Hoyer a inventé le langage du compagnonnage et de l’affection vraie.

A propos de Xénia Marcuse 15 Articles
Autrice de théâtre, jardinière, cycliste, scénographe, peintre décoratrice, nageuse, citoyenne sétoise, Xenia Marcuse est aussi co-fondatrice de L'ancre.