Les chroniques de Madam Cook/5 Ils sont fous ces “booby”

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C’est unique et c’est à bord de l’Ancre. Nous recevons de l’autre bout d’une autre mer, une lettre de Madam’ Cook, cuisinière très classe, embarquée sur le mythique Rainbow Warrior, de Greenpeace. Suivez ses chroniques qui mêlent écologie, féminisme et nourritures… toujours spirituelles !…

8°55 Nord – 111° 15 Ouest 
Contre-courant équatorial Pacifique Est

Légère plume sur un triatic

Il était une fois, un plus un, plus un, plus deux, plus trois” booby”. Assis sur le triatic, en rang sur les barres de flèches, serrés comme des sardines et jacassant à qui serait le plus en place. En place pour savourer cette drôle de situation. Il était une fois trois grands navires en plein océan Pacifique. A plus de mille kilomètres de toute terre habitée. 
Comme à chaque tombée de nuit, moi, je m’installe plutôt là. A la proue de ce joli voilier. C’est mon spot. Bien mieux que le large toit tout enfumé de ce gros bateau, là-bas qui est très bruyant et super illuminé. Et pas envie de me coller aux potes tout là-haut entre les deux mâts. 
Ce voilier tangue beaucoup quand il se met à la dérive sans voile et je me plais à rester sur le bord sous le vent parce que d’ici, de la proue, je suis à la meilleure place pour voir ce qui se passe. Surtout pour buller tranquille jusqu’au petit matin. 
Ils sont bienvenus ces trois navires et surtout celui-là, parce que d’habitude, par ici, on n’en voit pas passer des masses. Eux, ça fait deux lunes qu’ils squattent nos eaux territoriales. Je ne sais pas vraiment ce qui les intéressent. Pas les poissons volants en tout cas. Ils n’en n’attrapent aucun. 
Quand ça leur prend, il sortent les voiles et là c’est super, on peut voler ensemble. On a les thermiques qui se gonflent en parallèle de leur route. Le soir, le ventre plein, on n’a qu’à retrouver notre spot pour se reposer. Ils font un bout de mer dans un sens. Et puis deux jours après, ils font demi-tour. A part l’île de Clipperton, y’a pas mieux dans le coin pour se la couler douce. 
Bon, je ne peux pas dire non plus qu’on soit accueillis à bras ouverts, enfin je sais pas trop. Certaines personnes viennent me dire bonne nuit quand j’enroule mon bec dans mon aile. Me caressent, se prennent en photo et me bousculent pour que je montre ma trogne. D’autres secouent leurs bras pour jouer à me faire changer de spot. 
Et l’autre nuit, y’avait deux collègues qui dormaient à poings fermés et ben ils se sont fait déloger fissa. Je sais pas ce qu’il se passait, je dormais d’un oeil et le vent était fort, donc j’ai pas tout entendu mais celui qui prend des photos avec une longue-vue, il s’est calé super longtemps. L’autre navire qu’ils ont l’air de suivre était tout près.

Coucou,
Non, je ne tente pas de faire diversion avec une histoire de booby. Mais oui, c’est de l’anthropomorphisme. Mon hypothèse c’est qu’inconsciemment, passés les deux mois en mer, tu ne t’en remets pas qu’au vent, tu t’attaches vraiment à ce qui t’entoure. A l’écrire, je me rends compte que ces oiseaux prennent beaucoup de place dans notre vie ici. A toute heure, tous les jours, pas une conversation sans les évoquer. Pas un coup d’oeil à l’extérieur sans chercher leur insatiable vire-vol. Tellement chouette quand ils plongent à balle et à pic pour choper LE poisson volant qui leur fait de l’oeil. J’en ai même vu un, pas plus tard que cette aprem, qui, comme ça, en plein vol, a pris son bec pour un bilboquet et son poisson pour la boule. Et bien sûr, du premier coup, il l’a avalé direct. Bon c’est vrai que la totalité du pont du bateau est recouvert de chiures et ça en fait criser certains (qui ne s’est pas fâché pour des chiures de goélands sur le roof de son voilier ou le pare-brise de sa caisse, hein…?) mais y’a plus grave dans la vie de matelot-activiste. Non ?

C’est vrai que certains collègues professent des envies morbides mais foi de cook GP, aucun booby ne rentrera les pieds-palmés-devant dans la cuisine. En tout cas, ces robustes piafs qui font bien ma taille en envergure n’ont pas loupé une miette des dernières actions. En masse, ils ont escorté les deux zodiacs qui se sont élancés au petit matin, le vendredi. Le lendemain de mon dernier mail. Grosso modo, avec le décalage horaire, c’était y’a une semaine. (heu… une semaine, il y a quelques temps déjà…ndlr)

Dickheads

Distants d’à peine un mille nautique, on a donc trois navires dans une jolie houle. Le Normand Energy avec son bulldozer high-tech, le Patania, rafistolé. L’Island Proud, c’est le nom du bateau qui héberge scientifiques et journalistes dits indépendants, chargés des dites vérifications pour une dite validation et une dite diffusion des informations. Et nous. A la fois bien décidés, mais quand même, le frigo est presque vide et la situation des tanks de fuel est « ok ». Comprendre qu’on a de quoi rentrer si les voiles rendent l’âme plus encore deux jours sur zone mais pas bezef plus. 

Au briefing, est expliqué que l’idée c’est de leur mettre des bâtons dans les roues. Concrètement cette fois. Jusque-là, on les a fâchés mais pas tant. C’est vrai qu’ils se sont emmêlés les pinceaux tous seuls avec leur câble pas fiable et leur Patania au fond, l’espace de deux jours. Mais il faut vraiment qu’on travaille sur le mot STOP du pourquoi de la campagne Stop Deep Sea Mining . Il faut qu’ils perdent du temps. Qu’ils lâchent l’affaire. A ainsi été fomenté de s’en prendre au câble. Cet ombilical fournit puissance électrique, images en temps réel, informations de positionnement et contrôle toutes les commandes. Sans l’endommager, juste histoire d’asséner qu’il faut arrêter là le délire. On ne peut pas dépenser des millions pour envoyer des bulldozers téléguidés labourer le sol des océans et perturber tout un écosystème marin sous prétexte qu’on voudrait bien gagner un max de fric avec des nodules métalliques. Accrocher un drapeau-bracelet lesté autour du câble pendant que le Patania est au fond. C’est ça l’objectif visé.

Mais ça ne s’est pas passé le vendredi. On ne le répète jamais de trop, sur un bateau, le mantra, c’est Safety first . Et la houle était assez forte. Surtout, l’orientation des vagues ne permettait pas d’approcher sans risque, à tribord du Normand Energy. Alors les deux zodiacs sont rentrés à la maison (c’est pas mon expression c’est comme ça qu’ils ont dit à la radio « we are coming home ») et on a mangé des spaghettis avec une sauce au bleu parce que j’ai lâché l’affaire des crêpes au fromage. Mon excuse, pour pas reconnaître officiellement qu’une montagne de cinquante crêpes à poêler me fatigue d’avance, c’est que Jannes (avec qui je taffe sept jours sur sept) avait été réquisitionné pour participer à la mission. 

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Comme le Patania était toujours au fond le samedi matin, cette fois, les deux zodiacs y sont retournés franco et en cinq minutes, le premier bracelet était clipsé et descendait le long du câble jusqu’au Patania, donc. C’est sûrement ce qu’ont dû observer les gars d’en face avec les dizaines de caméras que compte leur bulldozer. Pour enfoncer le clou, un deuxième drapeau a été attaché, cette fois grand comme une banderole bien jaune-Greenpeace de quatre par quatre mètres. Et encore un autre quelques heures après dans l’aprem. 
A leur retour, j’ai essayé de savoir comment c’était sur place dans les zodiacs. Ouais, parce qu’aux jumelles, on n’a que l’image, pas le son. Et les images de la camérawoman mettent plusieurs jours avant d’être montrées dans le mess. C’est un « dickhead » que leur a balancé un gars d’en-face. En grande naïve de l’anglais que je suis, je connaissais pas, oui je sais… d’où je sors…, mais enfin Laurence…, mais j’assume ; ça m’a trop fait marrer parce que j’aime bien. On l’emploie pas tous les jours « tête de bite » (enfin pas moi mais maintenant ça va changer) et c’est vachement adapté comme insulte. Y’avait que des gars dans nos zodiacs. Et les gars d’en face et ben eux aussi ce sont que des gars. Alors forcément, ça vole pas haut. Oui, non, enfin, moi je trouve ça approprié, mais passons, oui pardon, c’est peut-être pas si drôle. Je sais pas.

En tout cas, là où on s’est vraiment marré, c’est vers une heure du mat, une douzaine d’heures après, quand a été remonté le Patania. Alors il faut savoir que depuis qu’on est là avec eux, qu’on ne les lâche pas, comme les booby avec nous quoi, et ben ils s’évertuent à remonter le Patania de nuit pour pas qu’on distingue de trop ce qui remonte avec lui… genre les sédiments ou autre. On ne saura jamais. Et surtout pour gêner la prise de vue. Pour une compagnie qui n’a rien à cacher et qui fait tout bien ses tests comme il faut… 

Et ce soir là, ils ont bataillé (comme des dickhead, ahahah…) un moment pour le remonter leur Patania. Nos drapeaux les gênaient et surtout, le vent a déployé la banderole qui avait fait un petit séjour au fond et remontait pour délivrer son message : « Stop deep sea mining ». On était nombreux sur le pont pour observer comment ils allaient s’y prendre. La houle n’était pas non plus avec eux. Le Patania a valdingué de ouf, suspendu au fameux câble. Tellement fort, presque jusqu’à heurter le côté du navire. On a quasi-stressé pour eux. Et puis ils l’ont stabilisé et l’ont finalement posé à bord. 

Le dimanche c’était l’anniv de Jannes, oui, c’est pas une info capitale comme ça mais quand même, je passe du temps avec ce garçon et je me suis mise en tête de lui offrir une tarte au chocolat comme jamais il n’aurait pensé en manger une pour fêter ses 23 ans. Et c’est pas évident une tarte au chocolat quand t’es pas pâtissière en vrai. Alors quand t’es sur un bateau qui gîte à mort, que ta sauce au chocolat doit être cuite lentement dans un plat à tarte dont le rebord mesure deux centimètres et ben là tu te demandes bien pourquoi t’as pas choisi de lui faire un strudel pour lui rappeler sa terre natale à cette tête de … Ouais ok, j’arrête.

Campaign is over

Le dimanche c’était surtout stand-by pour tout le monde. Enfin comme d’hab, on s’arrête pas de manger pour autant… Et on a même mis les voiles pour suivre le Normand Energy qui après avoir remballé le matos et salué l’Island Proud s’est redirigé vers l’ouest. On a fait jusqu’à onze noeuds de vitesse avec une gîte proche des douze degrés au clinomètre. En gros t’es obligée de forcer grave sur tes jambes si vraiment tu ne veux pas te tenir à un point fixe. Un clinomètre c’est comme un thermomètre mais au lieu de mesurer la température, ça mesure l’angle d’inclinaison du bateau. Je me rappelle plus si j’en ai déjà parlé. C’est joli comme mot, non ? Elle va jusqu’à quarante degrés son échelle alors j’en ai conclu à voix haute qu’on pouvait aller jusqu’à vingt degrés tranquille, prête à aller caler encore mieux toutes mes bouteilles d’huiles, de vinaigres, mes deux-trois casseroles où il me reste de la soupe brocoli-amande ou de la sauce cartagena (tomate-coco) mais là, le captain m’a dit : « noooo ». Et comme je restais suspendu à ce qu’il pourrait bien ajouter comme info pertinente à ce non, t’inquiète, il a fini par s’épandre : «you never do more than twenty if not it’s too serious, eveything can break ». Ok. Comme ça, on sait maintenant. 

A 19h30, lorsque le Normand Energy a passé la ligne de démarcation de la zone dans laquelle il était censé opérer et qui avait été déclarée ligne qu’on-n’irait-pas-au-delà-parce-qu’après-on-a-la-possibilité-de-manquer-de-fuel-si-y-a-plus-de-pétrole-pour-rentrer, on a viré de bord. On était tous(tes) à la manoeuvre, c’était classe. 

Et ensuite, au crew meeting de 20h, le captain a dit « Campaign is over ». J’exagère pas, il est pas super loquace comme mec. Mais ca fait vraiment son effet parce que chaque mot qu’il dit a de telles conséquences sur ton quotidien qu’il ne faut surtout pas en louper un seul. La phrase d’après c’était : « as you know (ça, ça fait référence au fait qu’on a tous(tes) contribué au virement de bord) we are on the way for Panama, ETA 24 of may » (ça ça veut dire qu’il estime d’après le plan de nav qu’on arrivera le 24 mai prochain, qu’on devrait donc voir la terre à cette date là et surtout envisager de se faire livrer deux-trois salades à l’occas). Les campaigners ont dit qu’ils étaient méga contents, qu’on était allés au bout, qu’ils remerciaient les efforts de tout le monde, et tous les trucs classiques. Et puis qu’on aurait vent des retombées de nos actions dans les prochains jours et à plus long terme aussi. Qu’il fallait attendre les déclarations des compagnies minières et des gouvernements concernés. 
Non, faut pas être désoeuvré, c’était le plan : douze semaines max en mer. C’était ça la limite des stocks de bouffe mais aussi de la volonté de la campagne  Stop deep sea mining, une première pour Greenpeace. Enfin, si j’écris pas de boulette ! Non, parce qu’à force de comprendre avec les messages que je reçois, qu’en vrai je suis lue et que j’écris pas juste dans le vent du Pacifique.
Et ben, je me dois de rectifier deux-trois boulettes que je raconte comme ça, sans vergogne. J’ai toujours prévenu que je faisais pas de journalisme, que j’étais cook maintenant, mais il n’empêche, c’est pas cool de laisser passer des boulettes. Alors je rectifie ici : un, le nom exact de l’auteur de Herland, le livre que j’exhorte qui ne l’a pas lu à se le procurer, c’est Charlotte Perkins Gilman et pas ce que j’avais écrit y a quelques semaines. (rectifié en son temps par la rédaction…) Deux, le Patania, il pèse vingt-cinq tonnes et pas trente-cinq comme j’ai pu l’écrire plusieurs fois. Et trois, les tropicsbirds, les red-tailed ou phaethon en latin, ça ne mangent pas des méduses mais des poissons volants comme les booby, ce sont les albatros qui bouffent des méduses. 
Nous voilà maintenant dans le contre-courant équatorial pour se fondre dans le paysage et rentrer tout smooth à bon port. En fait, il n’y a plus de vent ou alors hyper instable avec des grains par-ci par-là. Une météo typiquement tropicale de saison des pluies qui commence. On a pris une route plus sud pour se faire pousser un peu. On vogue donc grâce à l’e-drive au moment où j’écris ce soir, ce moteur électrique qui consomme du genre deux tonnes de fuel par jour (rappelons qu’un cargo consomme quarante tonnes par jour) pour une moyenne de 7,5 noeuds de vitesse à l’heure (soit 15 km/h). Les booby sont toujours là, à l’aise, ils se font promener gratos la nuit et continuent la journée de s’alpaguer dans les airs pour des histoires de poissons volants. « T’as vu comme il était dodu celui-là ? non tu l’a destroyé trop vite, j’ai rien vu, non ». La liberté quoi. Vivement, les autres aussi. Je manque des gens que je connais, que j’aime et que je crois qui m’aiment aussi. 

A bientôt. Bisous. Bisous. Laurence