Les chroniques de Madam Cook/4 On va au bout

C’est unique et c’est à bord de l’Ancre. Nous recevons de l’autre bout d’une autre mer, une lettre de Madam’ Cook, cuisinière très classe, embarquée sur le mythique Rainbow Warrior, de Greenpeace. Suivez ses chroniques qui mêlent écologie, féminisme et nourritures… toujours spirituelles !…

Graines de carvi et stratégie
12°24 N
119°42 W

Salut, salut,
Ce soir je vais essayer d’être plus précise. La mission Stop Deep Sea Mining a pris un tournant inattendu et si c’est pour raconter de l’intérieur ce qui se passe ici, autant le faire correctement. Oui, c’est pas nouveau, j’aime les détails…les grains de sarrasin torréfiés sur du coleslaw, les cramberries séchées dans les carottes râpées, les graines de carvi dans les mini-bagels au bleu…
Le lendemain de mon dernier mail, alors que je traversais le mess pour aller jusqu’à la chambre froide, faire mon marché, j’ai chopé une info méga croustillante : ” c’est encore une rumeur, on ne sait pas, ça peut être un fake mais le câble aurait lâché et le Patania est au fond de l’eau “, racontait à demi-voix l’une des campaigners à une autre collègue, en se tartinant un toast avec du beurre de cacahuète. ” Quoi ?”  Je reviens en cuisine et direct je le dis à Jannès (mon fidèle équipier donc) : tu sais quoi, il se pourrait que le Patania soit échoué, au fond à 4,5 km de profond. Ballot !  Donc, le Rainbow Warrior a quitté le Normand Energy (ce navire qui opère avec, rappelons-le : le Patania, ce bulldozer ultrasophistiqué de vingt-cinq tonnes, capable de ratisser les fonds océaniques pour amasser des nodules métalliques). Comme les tests dans la zone belge (une concession en forme de grand rectangle, là au milieu du Pacifique) allaient se terminer, on a mis les voiles pour rejoindre le prochain rectangle où devaient se poursuivre les tests. La zone allemande cette fois. On vogue à 11-12 noeuds max et eux avec leurs moteurs, ils nous auraient mis deux noeuds par heure. L’idée était de prendre de l’avance.
Dans ma tête, j’ai direct pensé qu’on allait faire demi-tour et un quart d’heure plus tard, on a senti le bateau gîter de l’autre bord. En fait, pour bien comprendre, oui, je sais, avec un plan et des flèches en couleur pour la position de chaque bateau ce serait plus visuel. Mais concentrons-nous, les images dans la tête guidées par des mots, c’est une chouette aventure aussi, ça s’appelle l’imagination. 
Sauf qu’il s’est passé un truc parce qu’après quatre jours, ils n’arrivaient pas. Et la rumeur a fini par être confirmée : le Patania n’a pas pu être remonté parce que le câble a failli. Ce n’était pas un fake mais un fait de ouf. Ils ont dû bien stresser, les ingénieurs ! Mais dans un communiqué de presse, un poil poussé par les déclarations de la scientifique qui mène la mission de GP, ils ont très vite affirmé qu’ils allaient le récup. Et ils l’ont fait ! Et on n’a rien vu. 
Le temps qu’on revienne sur place, au bout de deux jours et demi (on avait près de 500 miles à parcourir et on a carburé, qu’à la voile, avec du bon plein, une gîte de 10 degrés au clinomètre), on est arrivés au lever du soleil et le Patania était à bord, à l’arrière. On n’a pas vu les stigmates de la culbute qu’il a pu faire sur le fond de l’océan mais on a compris qu’il était un peu patraque. 

Et le Normand Energy a mis les gaz le soir même, direction le Mexique. Au jeu du chat et de la souris, les campaigners se sont posés autour d’un sandwich au Gouda (c’est ça ou de l’Edam à bord, on est pavillon hollandais et j’ai fait les courses à Curaçao donc c’est comme ça le fromage à Greenpeace, faut oublier les standards français…). A été décidé de rester dans le coin. A été supposé qu’ils allaient chercher une pièce de rechange et qu’ils allaient revenir terminer le boulot. Trop de fric engagé. Trop d’espoir – à exploiter l’océan- à ne pas décevoir. Trop la honte surtout. 

Zaatar, méduses et farniente.

Chez nous, à bord, on a passé quelques jours de farniente. Enfin je dis ça. Pas pour moi. Mais c’est mieux que j’écrive ça, plutôt que je me fasse plaindre qu’en cuisine on taffe toujours pareil (plus de dix heures par jour) et que c’est pas facile et que j’ai mal au dos, et aux bras, et aux jambes et que les compartiments du frigo sont de plus en plus aérés, que tout le monde dit que ça ne les dérange pas de manger du riz et des haricots les dernières semaines, mais moi je pense que quand je leur poserai un plat de riz et un plat de frijoles même avec des quartiers de citrons et du zaatar dans le riz et du beurre de cajou dans les beans du Panama, ça va les changer de mes salades multicolores, des aubergines parmigiana et des courgettes-noisettes justes saisies. 
Bon, j’ai déjà commencé et en fait oui, c’est vrai, y’a moyen de rester cool : j’ai fait des lasagnes avec des épinards du congèl, de la ricotta et des champis en boîtes et en fait c’était méga bon avec une béchamel au pesto. 
Oui, je disais, quelques jours pas bousculés, avec une mer pas vénère, très peu de vent et ça tombait bien parce qu’on ne voulait aller nulle part. Et on a eu droit à piquer une tête. Mon collègue fidjien a hésité : « a bit cold » et un autre, hollandais aussi « too much jellyfish ». Mais la plupart, on s’est régalé. Avec le masque, c’est vrai que j’ai vu des dizaines de méduses différentes et même des méduses serpentiformes.

Les oiseaux de ma grand-mère

Ça donne une idée plus précise de ce que chopent les oiseaux qui vivent dans le coin. Et ça me donne l’occase aussi de décrire ces jolis red-tailed en latin c’est phaethon ce qui permet de trouver en français parce que je vais en rester à l’anglais : par ici, ils volent fragilement dans le ciel, pas comme des booby, quoi. Leurs ailes tellement blanches paraissent transparentes. Et leur particularité, à part un gros trait d’eye-liner noir sur l’oeil, c’est leur queue, distincte, délicate, très effilée, entre jaune, rouge et blanche. Ils sont chics. Les masked-booby se la racontent avec leur masque de zorro et de larges ailes ourlées de noir mais eux les tropics birds, ils sont élégants. Y’en a un qu’on a retrouvé tout penaud dans un recoin sur le pont. En fait, ces oiseaux-là ne se posent jamais, ils mangent des méduses donc, passent leur vie dans le ciel tropical de cette zone du Pacifique et leurs pattes sont pas capables de les porter pour marcher sur un sol ferme. En mer, faut pas croire, en tout cas pour ma part, s’intéresser aux oiseaux c’est vachement plus récompensé que de s’intéresser aux cétacés. T’en vois plus souvent et tu les vois vraiment : tu peux les distinguer parce que tu ne vois pas juste leur dos ou leur ombre… Des Wilson’s storm petrel, en français cette fois, ça donne les fameuses océanites-tempêtes, toutes petites, anthracite, avec un bout du dos blanc et surtout un bec ultra performant. Y’en a deux qui se sont aussi retrouvées désorientées  sur le pont et j’ai vu de près cette espèce de semi-tuyau rajouté au-dessus du bec qui permet d’évacuer le sel de l’eau absorbée. Elles ont le même que les albatros mais en mini quoi. Bon je referme le point Oiseaux. C’est qu’avant, je racontais tout ça à ma grand-mère et que ça la ravissait et que maintenant et ben voilà, je m’égare mais je me soigne aussi, je suis moins triste, quoique. Bon, j’en reviens à mon plan de bataille navale (pacifique la bataille, comme l’océan…). Enfin on va voir jusqu’où ça va aller. 
Au crew meeting de dimanche soir, l’émotion était bien là, malgré lui… Je fais référence à la tendance viriliste du captain. Quand il m’a asséné, l’autre fois, qu’il n’y a pas de place pour les émotions au taf, oui, un frisson est réellement passé entre nous tous(tes). Réunis pour discuter de la suite de notre croisière, euh… non, pas vraiment, pour la suite de notre mission par ici, on a éprouvé dans notre coeur (promis, c’est ça qui s’est passé) qu’on était tous(tes) sur la même longueur d’onde. Entre rentrer à la maison (soit faire route vers Panama) en laissant le Patania continuer sa vie tranquillou-bilou et donc annoncer pour la prochaine décennie le début de l’aire d’une nouvelle exploitation jusqu’au trognon des océans. Et persister dans la dénonciation… Rappelons que ça fait pile-poil deux mois maintenant qu’on est en mer, à tous liguer nos efforts pour mener à bien cette campagne. Alors quand le capitaine a fait mine de mettre un point d’interrogation à la fin de sa proposition : on a répondu en tapant vachement fort dans les mains. On va au bout. 

On va au bout

Comme supposé, le Normand Energy est reparti du Mexique en trombe au bout de quelques heures d’escale, le temps de trouver les pansements adéquats aux bobos du Patania. Et le Rainbow Warrior s’est positionné pour croiser sa route et le rejoindre dans la zone Allemande où il va maintenant remettre le Patania à l’eau. 
Quand j’ai annoncé au début de ce mail que j’allais être plus précise, c’est parce que je voulais être dans les temps aussi. C’est ce soir on a neuf heures de décalage avec l’Europe, là c’est minuit, on est toujours jeudi soir [(ah oui, pardon, j’ai oublié un truc sympa… on a pêché, à la ligne avec un leurre qu’on a fabriqué nous, une daurade coryphène, un mahi-mahi -en langue internationale- genre soixante centimètres, bon y’a plus balèse mais c’est déjà ça.) Et c’est le jeudi, le jour de la semaine où on mange du poisson, c’est pour ça que j’y pense : j’ai levé deux beaux filets et je les ai partagés en vingt-cinq portions ce midi, juste saisis avec un trait de citron).

daurade coryphène

Donc ouais, on est jeudi soir et mon mail va arriver, il sera genre 9h vendredi]. Oui, je referme toutes ces parenthèses et j’en viens au fait que c’est ce soir qu’on a rejoint le Normand Energy ,et l’autre navire qui héberge des scientifiques et des journalistes soit disant indépendants… Je laisse chacun(e) se faire sa propre idée sur ce point en rappelant qu’aucun de ces journalistes n’a publié le scoop de la perte du Patania au fond de l’océan alors qu’ils étaient aux premières loges… C’est finalement Reuters qui a diffusé la première dépêche… Et les scientifiques ont écrit à Greenpeace pour dire qu’on n’en savait rien d’abord, que si le labourage des sols océaniques formait un nuage asphyxiant la biodiversité, ils avaient encore besoin de procéder à leurs tests pour le savoir. Eeeeet ouuuuuais. D’abord. C’est qui qui financent les recherches scientifiques des grandes universités aux Etats-Unis et même en Europe maintenant ? C’est comment qu’il est déjà le monde en 2021 ? Tout pourri ? Euh, non, capitaliste. Non, je m’emballe. Restons pacifique.
Nous voilà donc, les trois navires, ensemble à nouveau, dans cette nouvelle zone qui correspond à une concession allemande où opèrera, en fonction de l’avancée des tests, l’entreprise allemande Deepgreen. On se scrute. Silence radio. Les boobys sont au complet sur le triatic (le câble qui relie les deux mâts du Rainbow Warrior à leur sommet). Prêts pour la suite. Et la suite et ben ce sera dans un prochain mail parce que c’est demain et que demain, à part que je vais faire des crêpes au fromage, du chou-fleur teryaki (les trois derniers) et une salade de tomates-chou-chinois-pamplemousses et basilic (parce qu’on a un plant qui a trop bien poussé ces dernières semaines…) et ben je ne peux pas en dire plus. Je suis juste cook.
Merci de m’avoir lu. Merci de pas m’en vouloir. J’ai hâte moi aussi pour les bars et les restos. 
Gros bisous. A tout bientôt