Les chroniques de Madam Cook/3. Rencontre en eaux “Pacifique”.

©️Stellam

C’est unique et c’est à bord de l’Ancre. Nous recevons de l’autre bout d’une autre mer, une lettre de Madam’ Cook, cuisinière très classe, embarquée sur le mythique Rainbow Warrior. Suivez ses chroniques qui mêlent écologie, féminisme et nourritures… toujours spirituelles !…

Action… and pizza !

14°N / 125 ° W
” Good luck everybody and don’t forget why we are here : Action ! and pizza) “… Ça y est, on est enfin passé.es à l’action concrète. 
Salut la terre ferme ! Je n’arrive pas vraiment à ressentir l’atmosphère reconfinée qui semble de mise, à nouveau, en France, mais voilà une petite brise de nouvelles depuis le bord du Rainbow Warrior. Histoire de s’aérer et de partager pour ne pas s’abîmer dans la morosité. Non, je ne me suis pas décidée à faire de la poésie, c’est juste que l’occasion d’écrire ne m’est pas souvent donnée ici, vu la tâche qui m’occupe en cuisine. Alors j’en profite.
Le message ci-dessus, y compris le ” (and pizza) ” qui a été rajouté en petit mais en rouge à côté de la phrase d’encouragement mutuel résume tout.
J’ai déjà décrit ce tableau Velleda, qu’on appelle  “white board”,  pour suivre notre quotidien. Il est plaqué au centre du mess, là où on mange, là où on se réunit, là où on déboule en premier le matin. Ou à n’importe quelle heure, qu’on se réveille ou non. C’est un réflexe de toujours le regarder pour savoir ce qu’on a loupé ou ce que la journée nous réserve. Sur ce tableau donc, y’a des phrases qui marquent ! Et celle-ci, c’était juste avant qu’on lance une première action il y a déjà une dizaine de jours maintenant. 

Clipperton-The place to be.

Pour se resituer, on est toujours dans la même zone qui s’appelle Clarion-Clipperton, au milieu du Pacifique, oui, à mille kilomètres à vol de booby à l’ouest du Mexique. Ici, Greenpeace a dans l’idée de s’opposer au Deep Sea Mining, soit à l’exploitation minière des océans. En étant sur place. Et c’est une première qu’une ONG documente ce sujet. Des compagnies européennes qui s’appellent GSR (Belge) ou Deepgreen (Allemande) investissent des milliards pour se positionner dans ce futur business. A bord de leurs navires, elles mènent en ce moment des tests pour évaluer si leur machine (un « petit » bulldozer de 35 tonnes, peint en vert presque fluo) spécialement conçue et dénommée Patania est capable de râtisser par 4,5 km de profondeur les sols marins. Cet engin est un prototype développé pour aspirer les nodules polymétalliques qui reposent dans les sédiments du fond des océans.

Le patania © capture d’écran.Le marin

Dans un futur plus ou moins proche, l’idée serait de le relier aux navires en surface par un pipeline et d’organiser une filière d’exploitation. Genre, des navires ” semi-remorques ” qui feraient des allers-retours jusqu’à la terre pour vider le sol des océans de leurs boules de métaux rares. Comme si rien d’autre n’était dérangé au passage. Juste comme ça. Je ne sais pas si c’est parlant, mais on imagine déjà les nuages de poussière, euh non, les bourrasques de sédiments de ces profondeurs, emportés dans les courants océaniques, brouillant les eaux mondiales, altérant la vie de toute la faune marine. Mais ceci reste des suppositions et c’est pour ça que des scientifiques veillent au grain. Et notamment certains de l’université du MIT, rien que ça. 
Oui parce que cette zone de Clipperton semble être “The place to be” par temps de pandémie… Aux côtés du Rainbow Warrior et du navire qui opère avec le Patania, croise un troisième larron : un bateau rempli de scientifiques et de quelques journalistes, tous se clamant indépendants. 

Action !

” This is a peaceful protest against your operations ” a annoncé solennellement par radio notre capitaine un après-midi pour initier un premier contact avec le navire qui met à l’eau le Patania. Chaque jour, pendant une bonne semaine, on avait d’abord analysé point par point, minute par minute, la mise à l’eau de ce bulldozer trois-point-zéro. Les campaigners ont ainsi passé des heures aux jumelles, en passerelle, pour comprendre les différentes phases du protocole. 
Le Patania est suspendu au bout d’un gros câble (genre 20 centimètres de diamètre) et descendu tout doucement mètre par mètre pendant environ quatre heures jusqu’à toucher le fond. Après il trace sa route sur le sol marin, et le bateau le suit en surface pendant des heures et puis il est remonté. Bon, c’est balèse comme déploiement quand on pense à la pression qu’il y a en-dessous, aux tonnes d’électronique qui sont en jeu et surtout à tout ce que j’ai pas capté. En tout cas, les zodiacs de Greenpeace ont mis les gaz et se sont rapprochés à quelques dizaines de mètres du navire. Le Patania était alors au fond. Prise de vue d’activistes avec banderoles : ” Ici la Belgique détruit l’océan “.

capture d’écran ©rtl info

C’était un échauffement. Le lendemain, on a sorti un cerf-volant géant et les zodiacs ont tourné autour du navire scandant un big ” Stop Deep Sea Mining “. Les images ont été reprises dans les réseaux internet, Reuters les a rapidement diffusées, le Times, La Libre Belgique et nombre de médias les ont éditées. Du classique pour Greenpeace mais c’est quand même une première de dénoncer ça en direct de l’océan. Et les compagnies minières se sont fâchées tout rouge. En Belgique, c’est un sujet piquant pour le ministre de la mer qui a carrément demandé un entretien avec Greenpeace. 
Quelques jours plus tard, on y est retournés (enfin pas pour ma part parce que dans cette histoire, je prépare juste les repas comme d’hab, action ou pas, mardi ou dimanche, same-same). Mes collègues donc, ont été inscrire le mot « RISK ! » sur le flan du navire tandis que le Patania était de nouveau au fond. La peinture avait été dosée pour ne pas s’effacer au premier jet de lavage et ça a marché. En détail, par une houle de plus de deux mètres et avec des lettres de quatre mètres à peindre munis de rouleaux de 20 centimètres, c’est quand même un chouette exploit effectué en moins d’une demi-heure. On a cette fois été accusés de vandalisme quelques jours après, par lettre interposée. Le bateau de scientifiques, lui, s’est contenté d’observer.
Cette action nous a permis de croiser le regard d’autres personnes et ça j’ai envie d’écrire que, perso, ça m’a fait bizarre, après quarante-huit jours en mer. C’est vrai que c’est inestimable ce paysage de mer alentour, ce ciel éblouissant de soleil ou d’étoiles, ces voiles qu’on hisse et qu’on affale au gré du vent, ces vagues qui nous balancent mais auxquelles on ne prête même plus attention. C’est sûr qu’on n’a pas à craindre le Covid ici, qu’on peut se boire une bière, tranquilles, assis côte-à-côte sur le helideck (piste d’atterrissage pour hélicoptères sur les navires ou plates-formes pétrolières-ndlr) . Qu’on peut fêter les annivs de l’une avec un énorme brownie aux noix de cajou et le lendemain, de l’autre, avec une belle tarte au citron (qui a disparue en quelques dix minutes alors qu’elle était géante). Mais faut un moral bien tanké. Supporter les commentaires, les humeurs, les réactions de ses collègues que l’on côtoie du matin au soir et du soir au matin. Toujours les mêmes et on a encore au moins un mois comme ça… Bref, l’espace-temps s’étire et se délite, s’efface et prend toute la place, ça dépend.

And pizza…

Plus concret, j’ai maintenant aussi besoin de livrer l’état (pas d’âme) mais des réserves du frigo : et ce soir, on a encore deux salades (vertes, si, si), quinze kilos de tomates, toujours jolies, plein de carottes, même pas molles, des daïkon, des choux, verts, -fleurs, lisses, rouges, des poivrons jaunes et rouges, quelques aubergines (même après cette montagne d’accras que j’ai frits ce soir avec une sauce tomate/citron-vert), quatre concombres et six courgettes, du céleri branche, des poireaux, des chayottes, des bananes plantains, des radis, trois avocats, beaucoup d’oignons, d’oignons rouges et de pommes de terre, des betteraves rouges, du gingembre et de l’ail. Sont donc finis les brocolis, la roquette, les haricots verts, les champignons, les épis de maïs, les asperges (oui ça fait un bail…). On a encore des fruits : principalement des oranges, des pommes et des poires et puis des pastèques, des melons jaunes, des ananas. Finis les kiwis, les pêches, le raisin et tout ce qui m’échappe. Je vais maintenant passer au mode Tient-qu’est-ce-qu’il-y-a-d’intéressant-dans le-congèl… Menus au prochain mail.

©️Sms

Avec mon assistant (ce cher Jannès, qui est encore vivant avec près de six semaines de cuisine dans les jambes alors qu’il est étudiant en géographie à Kiel en Allemagne et passe normalement la plupart de son temps assis devant un écran), on s’est lancés dans la fabrication de glace maracuja-mangue et de crumble poire-noisette pour sublimer les fruits qui commençaient à fatiguer. J’ai beaucoup de chance parce qu’il est persévérant Jannès, et il me suit sans broncher, ou presque ( ” are you sure ? ” il demandait au début) que ce soit pour aligner les dix-sept pizzas du samedi soir ou frire des oeufs mollets pour une salade de céleri-branche-grenade-pomme et citron. Le curry jaune d’aubergine-chou-fleur-patate-douce ça l’éclate, les Bombay burgers et la tarte de riz-collé croustillant aux tomates et amandes ça le connaît aussi maintenant. En parlant de burger, samedi soir, le Captain a (re)failli me demander ” où est-ce que…” et il s’est rattrapé. Il a dit : ” ah… ils sortent du four ces pains à burger… ” Moelleux à l’intérieur, le sésame croustillant et une odeur qui n’avait rien de celle d’un fastfood… Toute façon, je n’ai pas de concurrence ici. Pour parler bouffe encore deux minutes, j’ai fait poussé des graines de haricots mungo et au bout de six jours, j’ai fait une jolie salade et puis un vrai Pad Thaï avec. 
En vrai, que ce soit ici ou à terre, y a que la bouffe qui me remonte le moral et du coup ça tombe bien.. Mais attention, en ce qui concerne les émotions, le capitaine m’a mise en garde l’autre jour : ” forget about it ” (il m’a dit sérieusement). Je lui ai fait répéter et il a confirmé ses dires : pas de place pour les émotions ici. Ah ouais ? Parce que la cuisine c’est quoi, mec ? Et la vie tout court ? Je pense que ça commence à se voir que je ne le suis pas tout-à-fait dans sa ligne éditoriale mais tant que j’arrive à en sourire… 
C’est la pleine lune demain et il a plu ce soir, il fait 25° degrés, la mer est tranquille, le vent est tombé. Y a quelques jours, on s’est pris plus de 25 noeuds de vent et on a vogué à près de 11 noeuds pendant une dizaine d’heures sur le même bord. C’était beau… et penché pour dormir. On reste encore quatre semaines dans le coin. La campagne  Stop Deep Sea Mining  continue. 
Gros bisous. A bientôt. Life is salty, la vie est salée, mais on n’a pas le choix.